• Catherine Hubert

Le plaisir sexuel féminin : la grande Omerta

« Dans les Monologues du Vagin, Eve Ensler nous dit que l’on ne peut reconnaître ce que l’on ne nomme pas »[1]. Je vais parler ici du tabou du plaisir féminin.


En 2018, je participe au stage « Périnée et Mouvement » animé par Blandine Calais-Germain. Nous étions 20 participantes entre 30 et 60 ans réunies pour 2 semaines de formation intensive à la méthode décrite comme « une ligne de travail qui met en jeu le périnée dans le corps entier en mouvement. La méthode se présente comme une séance de gymnastique collective, à cette différence près que tous les mouvements y sont sélectionnés et agencés ensembles dans un but constant : amener des formes variées de sollicitation du périnée ».[2] Les participantes ont toutes une connaissance du corps en mouvement : danseuses professionnelles ou amatrices, professeures de Pilates, Yoga, Chi Gong, Shiatsu, sages-femmes. Les cours se déroulent suivant une succession d’activités : exercices pratiques de découverte en se mettant à la place de ceux qui suivront nos futurs ateliers, exposés anatomiques, observation de moulages et planches anatomiques, pédagogie de la méthode, débats et retours d’expériences. Aux alentours du cinquième jour, les corps commencent à être rodés aux 4h quotidiennes d’activités centrées sur la zone périnéale et, à la pause-café, les langues se délient : nous sommes plusieurs à ressentir un éveil de notre désir sexuel, à avoir envie de rapports ou de masturbations, à faire des rêves érotiques. Nous en parlons à Blandine Calais-Germain qui explique avoir centré sa méthode sur le maintien d’un « périnée en bonne santé garant d'un corps tonique et très soutenu, tandis qu'un dérèglement peut conduire à des pathologies de type descente d'organe ou incontinence urinaire. »[3] Nous interrogeons sous l’angle du plaisir et obtenons une réponse en termes de santé et de prévention des pathologies. Cette anecdote révèle combien, même à notre époque, il est difficile de parler du plaisir féminin. Le clitoris n’ayant été véritablement étudié qu’à partir de 1998[4], on comprend qu’il ait fait partie des « choses à taire » et cela se perpétue encore de nos jours.


Pourtant, les définitions quasi identiques de la santé sexuelle proposées par le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sont vastes : « La santé sexuelle est un état de bien-être physique, émotionnel, mental et social lié à la sexualité. La santé sexuelle nécessite une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, ainsi que la possibilité d’avoir des expériences sexuelles sources de plaisir et sans risques, ni coercition, discrimination et violence. Pour que la santé sexuelle puisse être atteinte et maintenue, les droits sexuels de toutes les personnes doivent être respectés, protégés et garantis ».[5] Le plaisir y figure même comme un des 3 grands axes de la sexualité, conjointement à l’affection et la procréation[6]. Cela contraste avec son absence dès lors qu’on consulte le corps du document où le mot plaisir n’apparaît que 7 fois : 2 fois pour les définitions du HCSP et de l’OMS, 1 fois comme axe principal, 2 fois pour décrire les troubles sexuels et 2 fois au sujet du déni de la sexualité des personnes âgées. Ce document ne fait pas exception : le plaisir est absent de la quasi-totalité des publications émanant d’organismes référents en matière de santé, ou bien il est présenté comme « un carburant vital pouvant conduire à des conduites dites à risques »[7].


Ces constats sont révélateurs de la méfiance à l’égard du plaisir sexuel dans notre société. Malgré l’hyper-sexualisation de l’espace public et l’illusion d’une grande liberté de suggestion autour du sexe, dès que nous tentons de dépasser les standards imagés pour revenir à la complexité du réel, il semblerait que le plaisir des femmes soit une « terre inconnue » dont il est préférable de douter ou nier l’existence. Mieux vaudrait préserver la zone « Secret Défense » où l’éprouvé du plaisir féminin et de sa puissance pourrait se révéler dangereux. A tel point que j’entends dans ma pratique de psychopraticienne des femmes ne s’intéressant à leur vulve que pour les soins d’hygiène et la procréation. Lorsque j’aborde le sujet de leur plaisir sexuel, elles sont gênées voire agacées, comme si avoir du plaisir allait de soi et n’avait pas à être questionné, et ce même si elles concèdent avoir parfois des difficultés à en ressentir.


C’est comme si les femmes n’étaient autorisées à ne faire que des choses « utiles » avec leur sexe et les structures corporelles environnantes, croyance forgée dans le creuset des religions. Quand j’ai ouvert des ateliers sur le périnée, ceux où je mettais en avant la prévention de fuites urinaires et de descente d’organes se remplissaient alors que ceux orientés « découverte de la sensorialité » étaient boudés. Pourtant, les exercices proposés étaient les mêmes ! De fait, les femmes inscrites à mes ateliers avaient entre 45 et 75 ans, avaient toutes eu des enfants et souffraient de faiblesse périnéale caractérisée par des fuites urinaires ou la crainte d’en avoir. Pour les plus âgées d’entre elles, elles avaient vécu la révolution sexuelle de 68 et je sens dans cette génération que juste le fait de l’avoir vécue, c’était avoir révolutionné sa sexualité. Comme le souligne Maïa Mazaurette, « Il y a parfois une petite arrogance de la part des soixante-huitards parce qu’ils ont vécu la révolution sexuelle. […] On a l’impression d’une révolution sexuelle à laquelle la génération de mes parents est très attachée et à laquelle ma génération trouve pas mal de manquements […] Vous pensez avoir révolutionné la sexualité mais vous avez révolutionné la reproduction »[8]. Malgré des changements importants dans les comportements sexuels féminins (pratique de la masturbation, utilisation de sextoys seule ou en duo), la sexualité hétérosexuelle reste encore largement phallocentrée (choix des pratiques et positions pendant le coït favorable au plaisir masculin)[9].


Personne ne contesterait aujourd’hui que les femmes veulent vivre une sexualité de plaisir. Mais il me semble qu’une grande partie d’entre elles reste encore fragiles sur le terrain de leur légitimité à le vivre pleinement. Elles se heurtent à la culture et aux représentations de notre société encore patriarcale. Pour y parvenir, elles parcourent un long chemin de mutations de leurs représentations et de leur position dans la relation à l’autre. Elles doivent s’écarter de la voie jugée conventionnelle ; une succession de découvertes et d’apprentissages délicieux pour aller à la rencontre de leur puissance sexuelle assumée, une relation à soi curieuse et accueillante faite d’observations et de tentatives sensorielles complétées par une connaissance de leur clitoris, l’organe du plaisir par excellence.


Femmes, accueillez à bras ouvert la puissance de votre plaisir sexuel ! Nous sommes à l’aube de nouveaux jours !

[1] Maria Hesse, « Le plaisir », p23 [2] https://www.calais-germain.com/devenir-enseignant/perinee-et-mouvement/formation-professionnelle.html [3] idem [4] Articles scientifiques d’Helen O’Connell et associés [5] Haut Conseil de la Santé Publique, http://www.hcsp.fr/Explore.cgi/Telecharger?NomFichier=hcspr201600302_santesexuelleetreproductive.pdf [6] idem [7] Santé publique France, revue La santé en action, n°448, juin 2019, article « Promouvoir la santé sexuelle dès l’école primaire » de Frédéric Galtier, [8] Podcast France Culture, L’invité des matins, « Des nouvelles de l’amour », 27/12/2019, Nathalie Bajos et Maïa Mazaurette [9] Enquête Ifop/CAM4 auprès de 8 000 femmes de 18 à 69 ans extrait d’un échantillon représentatif de la population féminine de 18 ans et plus résidant en Europe et en Amérique du Nord, questionnaire auto administré en ligne du 3 au 12 novembre 2015